par Jean-Noël Cuénod
« Foutez-moi le camp d’ici, bandes de petits voyous. J’ai déjà eu assez d’ennuis avec ce Monsieur Breton ! » Brandissant un balai à la brosse encombrée de poussières et de colère, la concierge du 42, rue Fontaine menace trois garçons et une fille qui errent dans l’escalier à la recherche de l’appartement d’André Breton, sis dans le 9ème arrondissement de Paris.
Révoltés comme chacun peut l’être à 20 ans, mais bien élevés comme de bons petits bourgeois, les quatre pèlerins quittent les lieux avec le plus de dignité possible.
Pèlerins ? Certes, le mot serait honni par l’objet de leur vénération. Mais c’est bien d’un pèlerinage qu’il s’agit. Nous sommes en 1969 ; trois ans auparavant, le créateur du surréalisme était parti chercher l’or du temps, comme le suggère l’épitaphe gravée sur sa tombe au cimetière des Batignolles.
Puisqu’il n’est plus possible de boire ses paroles, autant cheminer à travers Montmartre pour faire parler les pierres que le regard du Maître avait caressées.
Quant à recourir aux médiums, dont André Breton avait jadis sollicité l’entrée, ils dépassaient de plusieurs coudées les possibilités financières du quatuor.
Nostalgiques d’une époque qu’ils n’avaient pas connue, les pèlerins sont d’autant plus chagrins qu’au sein de leur microcosme circule une rumeur :
LE SURRÉALISME VIENT DE PROCÉDER À SON OCCULTATION !
Les quatre boutonneux ne savent pas très bien à quoi correspond ce mot « occultation » qui renvoie à de vagues pratiques alchimisantes. D’où l’effroi d’apprendre l’engloutissement du surréalisme dans un quelque part brumeux et loin d’eux.
Il reste les livres bien sûr mais ce surréalisme gorgé de vie et d’éternelle jeunesse, ne saurait être enfermé entre des lignes, si géniales fussent-elles.
Ils apprendront plus tard que cette occultation n’a jamais été prononcée, du moins pas sous ce terme. Cette même année 1969, qui voit la bande des quatre se faire chasser du 42 rue Fontaine, Jean Schuster signe une tribune dans Le Monde intitulée « Le Quatrième Chant » (Tribune Schuster sur ce lien) où il annonce la fin du groupe surréaliste : inscrit dans l’historicité, le mouvement doit se dissoudre dans ce « surréalisme éternel » qui paraît plus fuligineux que lumineux.
Les camarades de Schuster s’insurgent. Le surréalisme, sous quelque forme que ce soit, reste vivant. L’un d’entre eux, Jean-Louis Bédouin, se fend d’une contre-tribune (Contre-tribune Bédouin sur ce lien), trois semaines après, dans Le Monde. Il y fustige Schuster : « Rien ne saurait l'autoriser, trois ans à peine après la mort d'André Breton, à déposer le bilan d'un mouvement qu'il n'appartient à personne de régenter ».
De toute façon, le surréalisme s’est répandu un peu partout dans le monde. Dès lors, ce n’est pas de Paris, ni d’ailleurs que pourrait venir un ordre de dissolution.
A noter que ni Schuster ni Bédouin n’évoquent une « occultation » du surréalisme.
Alors pourquoi cette légende urbaine court-elle encore maintenant ?
Le poids spécifique du mot « occultation » n’y est sans doute pas étranger. Il est nimbé d’une aura d’étrangeté contrairement au terme administratif de « dissolution ».
Ce terme – arrivé là comme un cheveu d’or dans la soupe primordiale – n’est pas né du hasard. Ou, si hasard il y a, il ne peut être qu’objectif comme le voulait Breton.
L’occultation – et son double, la révélation – forment les maîtres-mots du surréalisme ; ils expliquent aussi l’intérêt que portait à l’occultisme et à l’ésotérisme André Breton et avec lui d’autres surréalistes, comme Pierre Mabille1, auteur d’un livre majeur – donc « occulté » par les gros médias au mauvais goût très sûr – Egrégores ou la Vie des civilisations (Egrégores Editions).
Le mouvement occultation-révélation apparaît en filigrane sous la plume de Breton dans ce célèbre passage du Second manifeste qu’il faut lire, pour une fois, jusqu’au bout :
Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. On voit assez par-là combien il serait absurde de lui prêter un sens uniquement destructeur, ou constructeur : le point dont il est question est a fortiori celui où la construction et la destruction cessent de pouvoir être brandies l’une contre l’autre.
Dès lors, l’occultation et la révélation, cessant d’être vues comme opposées, font partie d’un même mouvement vers ce « point de l’esprit ». Point sublime au sens alchimique de cette épithète puisqu’en l’atteignant, celle ou celui qui le cherche change d’état et devient un être vivant complet donnant au rêve et à l’imagination, la dimension dense de son corps. Et donnant à son corps, la dimension aérienne du rêve et de l’imagination. C’est « l’état de poésie » célébré par le poète genevois Georges Haldas.
Dans un contexte jungien, ce « point de l’esprit » pourrait être présenté comme l’aboutissement du processus d’individuation lorsque tous les contenus de l’inconscient affleurent à la conscience et sont alchimisés par elle.
Comme l’éclat du soleil rend aveugles les yeux qui n’y sont pas préparés, ce « point de l’esprit » reste invisible à la première vue. Il est occulté par sa nature même.
L’acte poétique procède à un dévoilement progressif qui s’exerce en laissant s’exprimer les forces du rêve brimées, bridées par les pesanteurs du quotidien. L’occultation du « point de l’esprit » prépare sa révélation.
Le dévoilement provoque dans l’esprit un choc, une étincelle qui fait basculer celle ou celui qui l’éprouve dans cet émerveillement propice à l’approche de ce « point de l’esprit ». Sensation, non pas d’avoir trouvé la vérité, mais de la vivre dans toutes ses dimensions. Voilement-dévoilement, même mouvement. Ainsi va la vie vraie.
Alors, oui, le surréalisme s’est occulté mais pour mieux se révéler.
Jean-Noël Cuénod