par David Nadeau
Le poète Denis Vanier, associé à la contre-culture québécoise des années soixante et soixante-dix, a poursuivi une œuvre exigeante jusqu’à son décès dû au sida1, une maladie qui avait emporté, six ans plus tôt, sa compagne l’écrivaine Josée Yvon. C’est un vrai Voyant, dont la poésie à la fois violemment obscène et sublime, située en marge du surréalisme, est une Pentecôte hallucinatoire d’avant le Grand Embrasement.
J’étudie son travail poétique sous l’angle de la « méthode » au sens rimbaldien et ésotérique du terme, c’est-à-dire que j’aborde sa poésie comme une discipline :
« Je veux l’explosion des structures dans le sang, l’intrusion des abattoirs de l’ordre, pour l’illumination pure et la suprême conjonction avec l’au-delà.2 »
À partir des années quatre-vingt-dix, cette identification de l’écriture poétique à une expérience initiatique s’exprime par des formules foudroyantes :
« Écrire c’est s’avorter pour ressusciter :
un lavement de l’âme
j’aime la vitesse de cette ascèse démesurée3 »
La force incomparable de la parole poétique de Vanier réside dans la manière par laquelle cette discipline, dont les vers portent la trace, semble conduire à une forme de voyance. Durant l’écriture de son premier recueil, c’est-à-dire entre treize et seize ans, il maîtrise déjà un verbeprophétique et visionnaire prodigieux :
« nous fumions des tabacs apocalyptiques
et buvions le poison des fleurs4 »
Dans la poésie du jeune Vanier, les paysages visuels ou sonores se succèdent dans un vertige d’infini : « tout grésille dans l’incommensurable5 ». Je pense aussi à cet aveu lapidaire, plus tardif, de quelqu’un qui semble être allé loin par la poésie :
« Maintenant je vois à travers l’invisible,
je dépasse le suçage de la laideur6 »
Mais, déjà, l’adolescent illuminé en appelait à « l’éclosion d’un verbe nouveau7 » :
« Torréfiés à l’inexplorable
nos clameurs s’absentent des univers en genèse
un monde souverain de balbutiements
ininterrompus empreint des sueurs d’un
pionnier cervical8
Chez Vanier, la pratique disciplinaire de la poésie comme une forme de voyance et de prophétisme est influencée par le vocabulaire et les thèmes propres à l’alchimie. L’exemple le plus remarquable de cette préoccupation du poète pour la science d’Hermès est un détournement « terroriste » d’une citation d’Eugène Canseliet9, un alchimiste par ailleurs proche de certains membres du groupe surréaliste parisien réuni autour de Vincent Bounoure. Inséré dans le texte de Sur la route de la soie (paru à l’origine sous le titre Comme la peau d’un rosaire, en 1976), le passage en question évoque les rapports visionnaires entre le travail alchimique et la fin du monde, et manifeste la dimension fortement ésotérique de la guérilla contre-culturelle dans laquelle Vanier s’est engagé : « Nous voulons être des éléments de la longue étape des sublimations reproduites. En particulier, celles du déroulement visuel et angoissant du cataclysme universel et de la suprême tribulation.10 »
Dans un poème de Pornographic delicatessen, Denis Vanier s’imagine pratiquer l’alchimie avecle poète martiniquais Aimé Césaire :
« nos jeux imbibés d’éther malgache
gloutissent encore d’être fixes à l’alambic11 »
Des clin-d’œils ponctuels et discrets à l’alchimie sont disséminés dans ses textes :
« je suis ordonné nu,
par la secte du vitriol12 »
Son alchimie du verbe vise une transmutation réelle et profonde du corps et de l’esprit, qui revêt des aspects multiples :
« Ceci n’est pas un poème
mais un corps semi-invisible
que n’endorment les impuretés,
les germes en naissance, nudité,
la pureté et les mouvements maudits13 »
Le poète n’a jamais été associé directement au mouvement surréaliste international, mais il cite dans plusieurs de ses ouvrages des passages de textes de Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos et René Magritte.
Les images de ses poèmes rejoignent fréquemment le thème surréaliste de la quête du Merveilleux, notamment dans le rapport poétique aux objets du quotidien, en y apportant toutefois une tonalité dérangeante assez singulière, proche de la sensibilité beat, puis punk. Il a été proche d’un des principaux rédacteurs du manifeste Refus Global (1948), l’écrivain automatiste Claude Gauvreau,lequel a signé une préface pour chacun de ses deux premiers livres. Rappelons que le mouvement automatiste montréalais a entretenu des liens avec les groupes Cobra et Phases. Par ailleurs, un collage du poète irakien Abdul Kader El Janabi, associé un temps au « mouvement surréaliste arabe en exil » (1973-1980), est reproduit dans Lesbiennes d’acid (1972), le troisième recueil de celui que le situationniste Patrick Straram surnommait Denis Vanier Langue de Feu.

Portrait du jeune Vanier ©Michel Saint-Jean (https://laurentiana.blogspot.com/2024/05/pornographic-delicatessen.html)
Photo du haut
(https://lesvoixdelapoesie.ca/lire/poetes/denis-vanier)
Une phrase de Vanier évoquant cette triste circonstance (« La Fée des étoiles est séropositive ») a été reproduite en 1992 sur un auto-collant imprimé noir sur rose et dessiné par le bédéiste Richard Suicide. ↩︎
Réginald Martel, « Un poète canadien chez les Beatles », La Presse, 29 mars 1969. ↩︎
« L’horreur des fruits », Le baptême de Judas (1998). ↩︎
Sans titre, Je (1965). ↩︎
« To the boston mystic strangler et Louise Forestier », Pornographic Delicatessen (1968). ↩︎
« Maintenant que je vois… », Porter plainte au criminel (2001). ↩︎
« À Claude Gauvreau », Je (1965). ↩︎
« Les albinos », Pornographic Delicatessen (1968). ↩︎
« La longue étape des sublimations reproduit, en particulier, le déroulement visuel et angoissant du cataclysme universel et de la suprême tribulation. (Eugène Canseliet, L’alchimie expliquée sur ses textes classiques) » ↩︎
Sur la route de la soie (1976). ↩︎
« Cormorans-spaghetti », Pornographic Delicatessen (1968). ↩︎
« Que devrais-je faire d’un printemps si doux », Le baptème de Judas (1998). ↩︎
« Elles riaient… », Porter plainte au criminel (2001). ↩︎