Voilà une question qui n’est plus guère posée, sauf par quelques impénitents tabagiques. Aujourd’hui, elle est même devenue provocatrice à l’heure où l’irrépressible connerie humaine ne cesse de verser des larmes sauriennes sur les forêts qu’elle a elle-même réduites en cendre, par ses massacres à la tronçonneuse, ses barbecues et autres bûchers festifs des vanités petites-bourgeoises.
Au « lent, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » préconisé par Rimbaud, l’humanité a préféré le dérèglement climatique. Elle a troqué l’extase des sens sens dessus dessous contre la molle jouissance de la Consommation. Qu’elle crève, l’humanité! C’est d’ailleurs ce qu’elle fait…
En attendant l’explosion finale dans un grand éclat de rire cosmique, ne laissons pas le feu en de ces viles paluches.
Avez-vous du feu ? Ce n’est plus la question. Hasardons plutôt celle-ci : avez-vous en vous le feu ?
Le feu où ? Aux fesses ? Je vous le souhaite. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin.
Le feu vous embrase-t-il tout entier dans le brasier des désirs ? Alors vous êtes un humain heureux.
Mais prenez garde, en ces temps incendiaires, il y a toujours un pompier qui traîne et tous n’ont pas le bon goût d’être pyromanes.
Avez-vous brûlé tous vos vaisseaux afin de voyager léger vers des rives nues et inconnues ? Alors, embarquez sans regret, ni remord. Tout voyage mérite d’être vécu s’il est sans retour.
Avez-vous brûlé votre vie par les deux bouts de la chandelle ? La mort fera donner ses feux d’artifice pour vous célébrer. Au diable, les avaricieux du coeur qui économisent leur existence comme des comptables du destin !
Avez-vous brûlé de désir ? Après le coït, l’animal est triste, certes. Mais le feu n’est jamais éteint, il couve. Il couve l’œuf de la vie qui brise sa coquille.
Avez-vous brûlé d’impatience ? Sans doute. Nous en sommes tous passés par là. L’impatience, c’est l’espoir qui prend le mors aux dents avec la mort aux trousses.
Avez-vous déclaré votre flamme ? Si oui, alors passez votre chemin! On ne déclare pas sa flamme comme une marchandise à dédouaner. On la donne, même sans espoir de retour. La flamme est un don, pas un prêt sur gage.
Etes-vous tout feu tout flamme ? Bravo ! A l’impassible, nul n’est tenu.
A la question : « si votre maison brûle, qu’emporterez-vous ? » Jean Cocteau répondit : « Le feu ». Cela dit, emporter le feu hors de son foyer, c’est le meilleur moyen de conserver sa maison ! Comme souvent, la jolie formule de Cocteau est beaucoup moins révolutionnaire qu’elle ne le paraît.
Le feu ne conserve rien et consume le vieux pour que le renouveau reparte de plus belle. C’est l’écobuage pratiqué jadis par les paysans savoyards qui savaient maîtriser le brûlage pour rendre fertiles les sols ingrats.
Sans le feu, le malheureux Phénix ne pourrait pas renaitre de ses cendres. Il est révolutionnaire… par essence, ce liquide inflammable furieusement tendance chez Messieurs les pyromanes.
Par le feu, les sorcières ont été immolées. Mais les Inquisiteurs et leurs héritiers n’ont jamais pu éteindre leurs flammes. Elles irradient aujourd’hui le monde de la Femme qui boute le feu au patriarcat.
Jean-Noël Cuénod / Les irresponsables de Les Serrures du Possible
(octobre 2026)